Lettres et arts | Artistes

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La biographie de référence du boxeur : Eduardo Arroyo, Panama Al Brown, Grasset, Paris, 1998.

« Al est un enfant. Il est naïf, crédule, gai, fantasque. »
(Jean Cocteau, « J’ai connu Al Brown… », Poésie de journalisme (1935-1938), Belfond, Paris, 1973, p. 123.)

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Il commença dans les rues, comme tous les gamins de son âge. Trop joueur avec ses poings, on l’inscrivit aux entraînements du Strand Boxing Club de Coròn. Il y prit goût.
Sa physionomie de fil de fer, à la gestuelle élastique, lui valait déjà les meilleurs résultats chez les amateurs. Il passa rapidement au niveau professionnel et devint champion du Panama, catégorie mouches, en 1922. Il avait alors vingt ans. Ce fut aussi l’âge de son envol, ou plutôt de sa traversée dans les cales du navire qui le mènerait peut-être vers un ailleurs plus lumineux.
Alfonso Teofilo Brown savait que son titre panaméen n’avait que peu de valeur et les frontières de son pays lui paraissaient alors bien contraignantes. Son père, lui, était venu d’Amérique pour travailler à la construction du fameux canal, désormais opérationnel. Al ferait donc le trajet inverse et irait mesurer ses poings, pourtant fragiles, dans les salles américaines.
Le patron du navire l’avait embauché comme éplucheur de légumes sur la ligne Panama-New York mais le contrat ne prévoyait pas d’escale touristique et encore moins de visa. C’était sans compter avec la souplesse de chat de ce jeune homme au corps d’adolescent, au sourire insouciant, aux poches vides, et qui ne comptait pas même réclamer son menu salaire afin d’éviter d’être trahi par quelque tintement de monnaie lorsqu’il passerait discrètement derrière le poste de douane.

Dans une Amérique aux communautés séparées, Alfonso connaîtra d’abord trois mois de misère et ne plongera ses poings que dans l’eau de vaisselle des snack-bars locaux. Il passera le plus clair de son temps adossé aux lumières de Harlem, parce que la faim est moins prenante dans la clarté que dans l’ombre, dira-t-il. Puis il va croiser la route du plus mégalomane des organisateurs de combats des bas-fonds. Les débuts seront sinusoïdaux mais prometteurs. Des salles plus porteuses vont s’ouvrir à ses prestations, puis les louanges vont vite pleuvoir dans les rubriques spécialisées. En deux ans, selon les commentateurs, Brown va passer de meilleur poids mouche à meilleur espoir chez les coqs. Une tournée à travers les États-Unis va consolider son ascension, sans pour autant l’inciter à forcer l’entraînement plus que nécessaire ni à gérer ses cachets. Hélas… l’Amérique d’alors ne facilite pas la carrière des boxeurs noirs, tolérés dans le spectacle du sport mais pas dans les fastes de la réussite. Comme plus tard Ray Robinson, qu’il a pu inspirer, il reprendra le bateau et traversera l’Atlantique, toujours en quête de terre promise. Il va alors aimer la France au point de souhaiter y vivre le restant de ses jours. Ce sera du moins l’un de ses nombreux vœux, jurés dans l’instant et jamais suivis. C’est pourtant en Europe que sa carrière va grimper, au point de le propulser vers un titre mondial qu’il retourne chercher à Long Island le 18 juin 1929 puis qu’il confirmera quatre mois plus tard. Il revient ensuite en France où il tisse sa plus belle relation avec le public, pourtant exigeant et impitoyable lorsque le champion aura la mauvaise inspiration de pécher par abus de facilités ou d’alcool. Comme beaucoup de boxeurs d’avant-guerre, Al Brown mène le régime et le train de vie qu’il a choisis, pas ceux que lui conseillent ses entraîneurs.
De ses prestations en dents de scie, on comptera quelques sorties sous les huées et projectiles qui l’atteignirent parfois physiquement mais pas moralement.
De ses nombreuses victoires, qui soulevèrent les foules, on retiendra d’étonnants K.-O. expéditifs (15 secondes contre Gustave Humery) ou bien résolus à la minute près :

« Al Brown me disait : “Engage des paris, je te ferai signe à la dernière minute”. Il feignait de perdre. À peine avait-il passé son gant sur sa bouche que je pariais. En une seconde, l’adversaire se retrouvait au sol, knock-out. Nous nous amusions beaucoup de cette petite ruse. »
(Jean Cocteau, « L’Affaire Al Brown », Neuf, n° 4, octobre 1951, p. 26.)

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Cocteau, guidé par Marcel Khill, aidé par Coco Chanel, récupère Brown en pleine dégradation après la perte du titre suprême. Il l’accompagne d’abord vers une cure de désintoxication, puis, alors que le champion avait juré tous les diables de ne jamais remettre les gants, lui fait reprendre le chemin du ring. Ce sera celui de la revanche. Pari gagné. Pour autant, le naturel d’Al Brown, dilettante, ludique, prodigue jusqu’à l’inconséquence, aura raison du bénéfice de ses exploits.

« Lorsque Al Brown fut expulsé de France pour des chèques sans provisions, je fis porter une lettre à la Présidence. Le Président m’envoya, par retour, un garde à cheval qui fit grand effet à l’hôtel de Castille. Il m’apportait la grâce d’Al Brown. »
(Jean Cocteau, Le Passé défini, journal, vol. II , Gallimard, Paris, 1983-1989 [1953], p. 171.)