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Au milieu de la série (huitième article), Jean Cocteau évoque ses « années collège », dominées depuis Les Enfants terribles (1929) par le mythe de Dargelos, « premier symbole des forces sauvages qui nous habitent ».

« Mes vrais souvenirs de collège commencent où les cahiers se ferment » : cour de récréation, farces, rixes, escapades, école buissonnière. Dans cet article, Cocteau ne se contente pas de « souvenirs en surface » : c’est une plongée dans la genèse d’un mythe personnel qu’il opère, mythe exprimé dans Les Enfants terribles. L’épisode commenté, celui de la boule de neige, y apparaît comme le « détail » significatif de ces années de collège, parce qu’il « éclaire à merveille les formations et déformations du souvenir ».

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De fait, Cocteau propose ici de Dargelos, emblème de la beauté dont le « sexe surnaturel » atteint tous ceux qui le côtoient, un blason très stylisé, rattaché à quelques parties du corps : mèches, yeux, genoux… Un érotisme diffus et englobant mais chaste en apparence, une sensualité vaporisée « partout et nulle part », sans flirts ni relations sexuelles, rayonnent de cette « beauté robuste, sournoise, évidente ». Or l’éclairage du Livre blanc est tout différent : « Un des élèves, Dargelos, jouissait d’un grand prestige à cause d’une virilité très au-dessus de son âge. Il s’exhibait avec cynisme et faisait commerce d’un spectacle qu’il donnait même à des élèves d’une autre classe en échange de timbres rares ou de tabac. » Le Livre blanc fait de Dargelos la petite « pute » du collège : « Dès qu’on le flatte, il marche. S’il te plaît, tu n’as qu’à te l’envoyer. » Affirmation sans équivoque qui augmente le sentiment de solitude du narrateur : « Mon goût ne serait pas de m’amuser cinq minutes, mais de vivre toujours avec lui » ; « Mon sentiment était vague. Je ne parvenais pas à le préciser » ; « La seule chose dont j’étais sûr, c’est qu’il ne ressemblait d’aucune sorte à celui de mes camarades. »
Ainsi, en dématérialisant le prestige de Dargelos sur des collégiens très avertis apparemment des choses de l’amour, Cocteau projette sur eux son expérience sentimentale et idéalisante d’un véritable « coup de foudre » homosexuel.

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Dans cet éclairage, la boule de neige frappant la poitrine de Paul apparaît comme une grâce accordée à la victime du coup de foudre : elle a du moins attiré le regard, l’attention de l’idole. Mourir de sa main devient doux.