Lettres et arts | Artistes

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Trois photos de Diaghilev : avec Jean Cocteau et Léonide Massine à Pompéi en 1917 ; au milieu des artistes des Ballets russes (Alexandre Benois, Grigoriev, Karsavina et Nijinski) ; avec Cocteau en 1924. Dessin de Diaghilev par Cocteau, en couverture de Toute la danse, Pâques 1954.

« La Présence : […] La présence est quelque chose qui s’analyse mal et d’un poids extraordinaire. Un des succès du Ballet russe venait de la présence de Serge de Diaghilev. Les loges du ballet avaient beau être coûteuses et cher le moindre fauteuil, il n’en restait pas moins que le spectateur, même celui des petites places, se sentait reçu par l’organisateur de ces réjouissances magnifiques. Et Diaghilev lui même savait cela et ne se contentait pas de hanter la salle et, dans une loge du milieu, d’offrir le spectacle rassurant de sa haute figure légendaire.
Les danseuses le surnommaient “chinchilla” à cause d’une mèche blanche qu’il réservait dans les cheveux d’encre de cette tête si grosse que, chez Locke, le tour de tête de chefs illustres par leur dimension ne pouvait lui convenir et que le chapeau de Gladstone lui-même devenait sur lui un simple chapeau de clown.
Mâchant nerveusement ses petites moustaches et sa langue de toute sa dentition de jeune crocodile, une lorgnette de nacre à la main, Diaghilev, en frac, dirigeait l’entreprise du fond de sa loge, attentif à la mise en place du décor et sévère pour la plus petite faute d’un interprète.
Ce qu’il blâmait surtout et ce qui accélérait le mâchonnement nerveux et les tics du monocle, c’était le cabotinage : lorsqu’un danseur ou une danseuse, grisés par une salve d’applaudissements, sortaient de leur ligne et enjolivaient de quelque fioriture improvisée le travail géométrique du chorégraphe.
Donc, ce rôle occulte, cette certitude communiquée à tous que l’œil du maître exerçait sa surveillance, Diaghilev ne se contentait pas de le jouer et d’en jouer seul. Il lui fallait une dame du Ballet russe, un point central de prestige et, en quelque sorte, la personne à qui le matador lance la cape, offre l’oreille, dédie le toro.
Madame J. M. Sert (alors Misia Edwards) présidait l’entreprise à Paris, et à Londres ce privilège revenait à la Marquise de Rigon (ex-lady de Grey). C’est derrière les tulles, les turbans à aigrettes, le visage de chatte blanche métamorphosée de l’une, à l’abri du collier de chien, du diadème, du buste raide, de cheveux mauves, de l’autre, que Serge de Diaghilev “mâchait sa bouche” et maniait sa petite lorgnette.
Autour de ces “dames du Ballet russe” se groupait un véritable état-major d’artistes considérables, de beautés à la mode et de ces éphémères qui, par leur charme, leur titre, leur intelligence, tiennent, une saison, la vedette sur le théâtre de Londres ou de Paris.
[…] Cet homme, capable de malices enfantines et de chausse-trapes naïves, avait l’âme haute. Il était de cette race d’amphitryons symbolisée par la scène où Madame d’Orgel met sur sa tête le chapeau ridicule du prince russe […]. »
(Jean Cocteau, « La Présence », Vogue, septembre 1935.)