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Disque du Discours (La Voix de son Maître, FELP 143). Une première édition fautive sort le 18 octobre 1955, deux jours avant la réception, sous pochette à fond blanc. L’édition corrigée sort une semaine plus tard, sous pochette à fond vert présentant au verso une photo de Cocteau en académicien.

Cocteau a lu beaucoup de discours de prédécesseurs pour préparer le sien (Barrès, Valéry, Maurois, Chevrillon ou encore Voltaire). Une des grandes règles du genre consiste à faire l’éloge du prédécesseur au fauteuil auquel on est élu : en l’occurrence Jérôme Tharaud, ancien secrétaire de Barrès, devenu reporter et grand voyageur. Cocteau se trouve bien embarrassé de savoir comment s’y prendre à propos d’un écrivain si éloigné de son propre sens de la poésie, mais ne veut pas se dérober comme l’avait fait Valéry en succédant à Anatole France en 1927 (il avait parlé de lui sans prononcer son nom).

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Exercice périlleux donc, que souligne la cocasserie du début du discours, où le poète compare sa position incommode à celle de « ces équilibristes en haut d’une pile de chaises ». Elle vient souligner ce qui prête à sourire dans un propos qui, de reculade en reculade d’abord, puis, l’obstacle passé, de rallonge en rallonge, réussit à faire tenir ensemble l’éloge d’un mort doué du sens de l’amitié et la défense d’une conception de la poésie qui annule tout ce qu’il a écrit, la défense de « la race des sublimes mauvais sujets qui font la France étonner le monde » (avec un clin d’œil à la syntaxe précieuse de Genet) et le salut au « cercle d’amis » que fut la compagnie à ses débuts.

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Les méandres, glissements et rapidités allusives du propos donnent à cet exercice périlleux la légèreté et l’élégance nécessaires : tout est dit ou suggéré de ce qui est à dire, dans un mélange de gentillesse et de grande fermeté. Comme une parfaite illustration du tact dans l’audace qui caractérise Cocteau.
Il est vrai cependant que le disque du discours (enregistré l’été précédent, les 23 et 24 août) communique une impression un peu différente. Cocteau n’y adopte guère le ton imaginé en préparant le discours : ton affable, incisif et détendu à la fois, rapidité enjouée. Sa voix métallique se fait souvent brève et coupante. Certains accents emphatiques lui ajoutent quelque chose de dur, de tranchant. À l’écoute, ce qui prédomine, c’est le rythme dramatique et agonique de sa personnalité.