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Séance de réception de Cocteau à l’Académie française, le 20 octobre 1955, en présence de Genet, dont la commission académique lui a interdit de prononcer le nom. Son : le poète prononce son discours de réception.

Si Cocteau a été nommé à l’Académie royale de Belgique sans le demander, il a dû faire acte de candidature pour être élu à l’Académie française, le 3 mars 1955. Démarche paradoxale pour quelqu’un qui accepte et revendique une fois pour toutes la posture du poète persécuté. Le Passé défini, année 1955, ne cesse de la gloser et justifier. Ci-dessous des réflexions faites avant l’élection (3 mars), entre l’élection et la réception, et après la réception officielle (20 octobre).

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30 janvier : « Tout ce qui s’efforçait et s’efforce de détruire mon mystère en installe un autre, mille fois plus mystérieux et monumental. L’Académie achève d’embrouiller les choses. Elle éloigne de moi les imbéciles qui vivent à la traîne sur les vieux codes et les vieilles règles d’une époque où il s’agissait de “scandaliser” le bourgeois. Or ce qui importe est de scandaliser l’élite et l’avant-garde. Il est incroyable que la sottise des lettres vive encore sur les méthodes Van Gogh-Rimbaud.
Si on savait le pourquoi de mes actes ils perdraient de leur efficacité. Il est bon que la gauche m’insulte comme étant la droite et que la droite me sollicite comme étant la gauche. Il est bon de n’être ni droite, ni gauche. Pyramidal, illisible et seul. »

22 février : « Pour moi vieil anarchiste élevé par Radiguet dans la découverte “d’un ordre considéré comme une sorte d’anarchie” — rien n’existe de plus anarchique ni de plus dans ma ligne que ce qui étonne et révolte la gauche conventionnelle, ma candidature à l’Académie française et la prise de possession du fauteuil de Colette à l’Académie royale de Belgique. “Que vas-tu faire à l’Académie ?”, m’écrit Maurice [Goudeket, mari de Colette]. Le plus drôle c’est que les académiciens ne connaissent ni A ni B de mon œuvre, de ma personne, de mon mécanisme. Ce qu’ils cherchent en moi, c’est une gauche (sic) qui les teigne et qui les rajeunisse. (Encore la lettre récente de Mauriac : “L’Académie a plus besoin de toi que tu n’as besoin d’elle.”). »

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10 avril : « L’Académie française couronne en moi le personnage qu’on m’a fabriqué de toutes pièces parce que c’était trop compliqué de me suivre. L’uniforme d’académicien est donc l’armure qui me protège et consacre officiellement mon invisibilité. »

6 mai : « Ce discours doit pouvoir prendre place dans la liste de mes œuvres et ne pas se tenir honteusement en marge. L’estrade est admirable pour y dire des choses qui perdent toute leur force dites dans la rue. J’ai toujours prêché dans la rue. Il est juste que je profite du relief que certaines audaces retrouvent dans un lieu accoutumé aux platitudes et à la crainte de l’inattendu. Ne m’endimancher sous aucun prétexte. »

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23 octobre : « L’Académie : En surface tout n’était que pièce montée faite de sucre et de flammes. Tout baignait dans la gentillesse et l’affection. En profondeur, cette séance était une petite jungle, une lutte contre des esprits poussiéreux sur lesquels je soufflais, un procès qu’il me fallait gagner sans autre défenseur que moi-même. »

28 décembre : « Il y a, dans La Montage magique de Thomas Mann, un épisode admirable, c’est celui où M. Peeperkorn prononce ses dernières paroles en public, sa voix couverte par le vacarme de la cascade. C’est ce qui se passait à l’Académie pendant que je prononçais mon discours. Cette clé de mon œuvre était couverte par une cascade effrayante de silence inculte. Ces messieurs hochaient la tête, souriaient, prenaient des poses ; ils ne m’entendaient pas. »