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Cette étude « improvisée et dictée » paraît dans un Tableau de la littérature française (volume XVIIe et XVIIIe siècles) piloté par la Nouvelle Revue française et publié par Gallimard en novembre 1939 avec une préface d’André Gide. Trente-cinq écrivains parlent chacun d’un auteur de prédilection.

Dans la critique de poète, ou poésie critique, « l’œuvre critiquée ne compte que comme prétexte », disait Cocteau dans son Entrevue sur la critique avec Maurice Rouzaud (1929) : « Si Baudelaire parle d’un peintre oublié, les lignes qu’il lui consacre n’en restent pas moins un éclairage spécial sur Baudelaire. » Propos combien valable quand il s’agit de la relation élective que Cocteau développe avec Rousseau, très tôt devenu sous sa plume l’icône du grand persécuté des Lettres, auquel il s’identifie dans les années vingt quand la direction de la N.R.F. le tient à distance et que les surréalistes font de lui leur souffre-douleur favori.
Notons cependant que, à la différence du premier, Cocteau peut se féliciter dans les années cinquante de s’être réconcilié avec plusieurs des surréalistes qui s’étaient violemment opposés à lui : Louis Aragon dès l’avant-guerre, au moment de sa collaboration à Ce Soir (1938), Robert Desnos et Paul Éluard pendant la guerre. Seuls Philippe Soupault et André Breton demeureront irréductibles.

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Mais l’identification à Rousseau joue dès le départ bien au-delà du comportement de ces cercles littéraires : Cocteau adopte la posture de Rousseau pour défendre les droits du cœur, de l’instinct, de la nuit que chacun porte en lui, face à l’intelligence. Les « encyclopédistes » sont d’abord et avant tout les « intellectuels », autrement dit tous ceux qui rétrécissent la création artistique à la vie des idées. Dans les années cinquante, Cocteau ne cesse de faire le procès de l’intelligence, « forme transcendante de la bêtise » (Journal d’un inconnu, 1953), en public et dans nombre de pages du Passé défini : « C’est la race des intellectuels, des encyclopédistes qui de longue date a tout gâché en France » (24 décembre 1955). Il rêve en 1959 d’écrire une farce à la Molière, dont le sujet serait « Jean-Jacques Rousseau battant les encyclopédistes et mettant le pied sur Voltaire » (Le Passé défini, 25 janvier). Au début du Cordon ombilical (1962), Rousseau est ainsi devenu l’icône du poète en général, dont le destin est d’être quoi qu’il arrive persécuté et maudit.

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On comprend que ce portrait biographique et littéraire d’une soixantaine de pages figure à la fin du volume et non à sa place chronologique comme les autres textes : il compose en somme un portrait de Cocteau. Cocteau « né giflé » lui aussi et qui se considère sans cesse comme de « la race qu’on accuse et maladroite à se défendre » (La Difficulté d’être, 1947). Mais aussi Cocteau poète, dont le destin personnel de mal-aimé des Lettres françaises serait en somme le révélateur exemplaire du sort réservé à la poésie.
Signe de l’enjeu de cette étude, unique dans la production critique du poète : dans la galerie de portraits du volume de 1939, elle est cinq fois plus longue que la moyenne des autres. Elle est aussi la seule à comporter une préface explicative, d’où viennent les deux premiers extraits ci-dessous.

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« Je n’empêcherai personne de croire que Rousseau était un malade atteint de la manie de persécution. Mais sachant moi-même la méthode patiente avec laquelle on persécute les poètes, j’estime que mon devoir consiste à faire servir mon expérience à quelque bonne œuvre et à démontrer que si Rousseau était écorché vif, il avait des excuses, et qu’on le persécuta.
J’ai mal lu Rousseau. Il se gonfle vite et s’envole. Mon attention glisse entre les mailles trop lâches de son filet. Je parlerai surtout du Rousseau des Confessions, des Rêveries et des Dialogues. C’est lorsqu’un tel homme se disculpe qu’il me touche. Se défendre, plaider, prouver, nécessite des exactitudes qui balaient les phrases. »

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« On oublie toujours que certains naissent gifleurs et d’autres giflés. Que les premiers reçoivent une gifle, on colportera partout qu’ils l’ont donnée ; que les seconds giflent, on colportera qu’ils l’ont reçue. Cela vient d’une certaine morgue ou d’une certaine timidité qui accompagne souvent la sottise ou le génie.
Rousseau était né giflé. Un coup juste porté à ses ennemis le desservait. Le moindre persiflage à son adresse prenait l’importance d’un coup de cravache. »

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« Jean-Jacques Rousseau n’était pas ce qu’on appelle un rêveur ; son esprit n’avait rien de nébuleux. La grande tâche de la deuxième moitié de sa vie fut de se disculper. C’est pourquoi furent écrits les Confessions, les Dialogues, les Rêveries. Il faut admirer davantage leur hauteur, leur absolu désintéressement, sachant que ces livres furent avant tout des plaidoyers. Si Rousseau ne parvint pas avant de mourir à conjurer les plus dangereuses de ces attaques, il a laissé cependant sur celles qu’il avait pu connaître des observations d’une exactitude qui le classerait seules au rang des plus grands écrivains. »

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« Il ne souhaitait rien qu’aimer et être aimé. À cause de cela, il fut haï, persécuté plus qu’aucun homme. Il semble que ce soit surtout ce que le monde ne pardonne pas.
Voici pêle-mêle et bien mal écrit ce que je sais en bloc de Jean-Jacques Rousseau, artiste pur, génial, solitaire et maladroit. »