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Préoriginale de « La Toison d’or » dans La Ligne de cœur, 7e cahier, mars-avril 1926. Voix : « Le théâtre de Jean Cocteau » (disque La Voix de son maître).

« Leur Ève nue, houle sublime, doigts, hêtre des nids aisés » (« Blason-oracle ») L’heure est venue où le sublime doit être déniaisé… Déniaiser le sublime, c’est aussi, paradoxalement peut-être, donner sa place au sublime vrai de l’enfance, celui qu’un adulte de 1926 peut juger ridicule ou mort, en lui rendant sa fraîcheur d’enfance : dureté fatale du théâtre grec, prouesses des bateleurs forains, grandiose des monstres sacrés des planches, des Sarah Bernhardt et des Mounet-Sully dont Portraits-Souvenir (1935) rappelle quelques années plus tard le prestige à ses yeux d’enfant.

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C’est pourquoi, dans quelques poèmes enregistrés en 1929 pour Columbia, Cocteau adopte un ton de scène.
Oh ! là là ! commence comme un petit numéro de cabaret, dans lequel un diseur pince-sans-rire aligne des paradoxes spirituels : « Les dieux existent : c’est le diable. J’aimais la vie ; elle me déteste ; j’en meurs. »
« Le théâtre de Jean Cocteau » marie le masque grec et la veine foraine : voix criée, ton bref, impératif, rapide quand le bonimenteur décrit le décor ; ton emphatique, déclamatoire, quand il fait parler Œdipe, Athéna, Jason, avec fanfare et trompette entre chaque numéro de personnage. C’est une vraie parade.
Dans la version enregistrée en 1954 pour un disque La Voix de son Maître, de discrets coups de gongs remplacent la fanfare, au moment où Athéna récite les chiffres qui vont permettre au pilote des Argonautes de faire le point.
La Toison d’or, dit sur un air de jazz en 1929, est aussi un poème crié, clamé, qui entre par surprise après une minute de jazz « lorsque l’oreille ne s’y attendait presque plus », sort, puis revient sur une reprise de la dernière phrase du poème, qui boucle l’objet.
Une note d’Opium éclaire en partie le choix de ce poème pour le disque Columbia : « Éviter les poèmes du style Plain-Chant, choisir les poèmes d’Opéra, seuls assez durs pour se passer du geste, du visage, du fluide humain, pour tenir le coup à côté d’une trompette, d’un saxophone, d’un tambour noirs. »

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Situé juste avant le grand poème L’Ange Heurtebise, qui précède lui-même l’entrée du lecteur dans la section Musée secret, La Toison d’or illustre aussi l’importance de la référence à la Grèce antique dans la mythologie personnelle du poète, traitée sur un mode burlesque dans les deux poèmes qui précèdent (Eurydice, Œdipe Roi). C’est, dans un style à la fois rythmé et dense et à partir des traits prêtés à la « toison d’or » qui la symbolise, une proclamation joyeuse de l’antiquité grecque comme « jeunesse de l’éternité », c’est-à-dire aussi de l’humanité.