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Défense de Max Jacob dans l’article du 23 juin 1919.

En 1919, la vie artistique ralentie par les dernières années de guerre change brusquement de rythme et d’échelle : les manifestations artistiques, les revues, l’édition, tout reprend. Carte blanche se nourrit de cet élan dans lequel Cocteau tient sa partie, mais dont il n’ignore pas non plus les territoires, les jeux d’attraction et de compétition entre des artistes ou des groupes capables d’alliances et retournements d’alliance pour des raisons parfois infimes ou bien subtiles. Ainsi, certains articles publiés dans Paris-Midi sont des « articles de clan », donnant la température des relations entre les individus et les groupes qui se partagent les « valeurs nouvelles » à ce moment-là.

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La série démarre au moment où Cocteau vient d’occuper un terrain jusque-là délaissé des écrivains, la musique, en ralliant autour de lui un groupe de jeunes musiciens dont il se fait l’interprète dans Le Coq et l’Arlequin. Plusieurs articles de Carte blanche leur sont consacrés, notamment celui du 28 juillet, qui répond en détail à un article du critique musical du Mercure de France.
Cocteau cherche aussi à faire valoir ses avis sur la peinture (territoire de Pierre Reverdy, ami et théoricien des peintres cubistes), dont il est très souvent question (Picasso, Juan Gris, Derain, Matisse…).
Encouragé par un début d’amitié avec Aragon, il cherche à entrer dans le groupe de la récente revue Littérature, groupe auquel, malgré ses déconvenues, il fait ouvrir en juin les pages d’une autre nouvelle « revue des valeurs nouvelles », Aujourd’hui, aux côtés de Radiguet, Max Jacob et Reverdy. Un rôle de rassembleur difficile à tenir en ce mois de juin où un hommage à Apollinaire réunit dans une atmosphère tendue, à la galerie L’Effort moderne, ceux qui l’ont connu ainsi que les prétendants à sa succession, parmi lesquels Cocteau et Breton.
Carte blanche ne souffle mot de cette séance du 8 juin, mais prend longuement la défense, dans deux articles des 23 et 31 juin, d’un très proche ami d’Apollinaire devenu celui de Cocteau, Max Jacob, que son goût pour les calembours en poésie fait passer aux yeux de « nombre de ses camarades » pour un « fumiste », et dont le christianisme indispose les futurs « surréalistes ». Pour la réédition de la série dans Le Rappel à l’ordre, Cocteau ajoutera en appendice au deuxième article un troisième texte, daté de 1924.

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Juin 1919, c’est aussi le mois où Gide publie, dans le premier numéro de La Nouvelle Revue française après la guerre, une « Lettre à Jean Cocteau » très critique, et fort douloureuse pour l’intéressé. Celui-ci réagit par une « Lettre à André Gide » destinée à La Nouvelle Revue française de juillet, mais refusée par Jacques Rivière. Une « Réponse à André Gide » publiée dans Les Écrits nouveaux (n° 18-19, juin-juillet) la remplace suite à ce refus. Cocteau, sans doute pour ne pas se montrer en mauvaise posture, n’en dit rien au « public parisien » lecteur de Paris-Midi, qui peut voir Gide cité avec respect dans l’article du 9 juin. Les dernières chroniques « de clan » évoquent ceux dont Cocteau se sent proche : Darius Milhaud, Max Jacob, les jeunes musiciens du groupe bientôt appelé « des Six », et enfin Blaise Cendrars, animateur avec lui d’une collection « d’avant-garde » aux Éditions de la Sirène.