Livres | Essais et journaux

1 / 2

Couverture et quatrième de couverture du volume IV.

« Je viens de revoir à la télévision le film de Robert [Bresson] : Le Journal d’un curé de campagne. Le film m’a bouleversé. C’est une œuvre qu’on voit mieux avec deux amis dans une chambre que dans une salle de cinéma.
Il faut vivre, il faut mourir, comme le petit curé de Bernanos. Christ nous a donné le style, une fois pour toutes. » (2 janvier.)

*


« Comme le train de Francine avait deux heures de retard, j’ai prié le chauffeur de me conduire à Sils-Maria.
J’ai comme Rousseau une tendance à me changer en fontaine de larmes dès qu’un spectacle m’émeut. Encore faut-il que ce spectacle ne cherche pas à m’émouvoir. La maison de Nietzsche, petite, exquise et qui se montre immédiatement avec la vivacité d’un aphorisme du Gai Savoir. On y arrive au bout d’un couloir de neige et un bourrelet de neige la couronne. Je m’arrête, paralysé, aveuglé par des larmes irrésistibles. Doudou [Édouard Dermit] me suit. Je n’ose me retourner, lui montrer ma figure, lui parler avec une voix de gorge ridicule. Je m’agenouille sur le seuil. Je ramasse un peu de neige et je la mange en disant : “Bonne neige du seuil où il a posé les pieds, donne-moi un peu d’intelligence.” » (25 février.)

*


« Ne plus voir où se trouvent le bien et le mal me prive d’une des grandes jouissances de ce monde : désobéir.
En plus clair : j’ai totalement aboli en moi le sens du bien et du mal. Rien ne me semble ni bien ni mal. Il n’y a plus que l’intensité des actes qui me frappe. Il en résulte que la jouissance du péché m’est interdite. Et, du même coup, celle qui consiste à se confesser et à demander pardon. » (27 mars.)

*


« J’avais reçu et entrouvert le livre de Max [Jacob] que m’envoie Jean Denoël, Cornet à dés II. Je m’étais dit : Pourquoi publier des fonds de tiroir ? Ce matin j’ouvre le livre et tout s’éclaire : les herses, le rouge, le décor, les acteurs. Je m’émerveille de tant de grâce dans ce théâtre sans rien de théâtral. Théâtre du sommeil. Un peu trop de rêves racontés, peut-être, mais comme dans le sommeil. Max y marche avec les pieds du sommeil. L’élégance de Max qui ressemble au luxe de Picasso, à ses meubles, à ses appartements, où jamais rien ne se trouve qu’on puisse admirer et rien qui n’y évoque le faste. » (10 avril.)

*


« Doudou [Édouard Dermit] a acheté un disque populaire russe qui est si beau, si poignant, si profond, si vaste que nous l’avons adopté comme base à la villa. Dans l’atelier les récitatifs du Barbier [de Séville, opéra-comique de Rossini]. Le chant russe à la maison. Comment comparer un peuple d’où résulte le canard Donald et le peuple dont la voix sort des entrailles et bouleverse les nôtres. » (18 mai.)

*


« Plus je lis ce qui me tombe sous la main, plus je constate que nous sommes les victimes de grandes gueules, de grands bavards, de cette ignoble race des intellectuels. Dans la collection du Club français du livre, les écrivains qui préfacent les maîtres veulent les dominer, dépasser leur intelligence, prouver que rien n’échappe à l’œil de faucon de notre époque. C’est œil de vrai con qu’il faudrait dire.
Je compte, dans mon discours académique, faire l’éloge de la bêtise, mener une charge contre les intellectuels. Je n’ignore pas que cela relève du donquichottisme. Peu importe. C’est la seule attitude qui me convienne et qui s’inscrive peut-être ailleurs à mon actif. » (26 mai.)

*


« Je supporte assez bien le vieillissement de mon âme. Je supporte assez mal le vieillissement de ma peau. Certaines photographies de profil, prises à l’improviste, me donnent envie de disparaître dans un trou. » (13 mars.)

*


« Milly.
Il est fort rare que je ressente quelque euphorie à vivre. Plutôt je supporte de vivre, quelquefois avec plaisir, presque toujours avec courage. Mais en cette saison Milly me donne une manière de légèreté euphorique. Je fais le tour du jardin où les pivoines roses embaument, où les fraises abondent. Je rentre, je grimpe dans l’ancienne chambre de Jeannot [Jean Marais] et je frotte des pastels jusqu’à ce qu’une figure inconnue me regarde. Ensuite, soit dans ma chambre, soit au salon, je dépêche les petites besognes. Entre l’écriture et le dessin, mes tilleuls qui grandissent, mes livres et les montagnes de paperasses, il arrive que je constate être heureux, moins malheureux que dans ma jeunesse où les rides n’étaient pas sur le visage mais dans la grimace douloureuse d’une âme au supplice, flagellée, insultée, solitaire au centre d’une foule d’ennemis lui montrant le poing. Le comble n’était-il pas la ruse de Gide s’appliquant à faire croire que j’allais de chance en chance, de succès en succès ? Horrible époque dont je ne voudrais pas revivre une seule journée. » (6 juin.)

*


« J’ai les épreuves d’un des microsillons de Pathé-Marconi (les poèmes enregistrés la veille de ma crise). C’est, historiquement, à mon estime, le premier objet vocal de premier ordre. J’avais souvent essayé sans réussir, ni la déclamation, ni le livre. Le choix des poèmes (dits obscurs) aide beaucoup à cette pureté de tombe d’Égypte, de bloc de glace, de crasse vaincue par le froid ou par le vide. C’est mille fois supérieur au disque de Plain-Chant qui est encore comme si je parlais derrière une porte. C’est seul et oracle. C’est grec. » (6 juillet.)

*


« Bien sûr que la jeunesse possède actuellement un toupet infernal, une impudeur qui ressemble au génie ou du moins qui permet aux pointes de l’intelligence de se hérisser dans toutes les directions et sans scrupules. Beaucoup de génie. Trop de génie. Une mitrailleuse de génie. Il faudrait en outre à ces jeunes écrivains un peu de talent qui permette à leur et à nos jumelles de faire le point. Par exemple, à force de “génie” Noëlle Hervé efface son génie, le barbouille et son livre qui étonnait à peine ouvert [L’Enfant du vieux monde], on le referme sans être bien sûr d’avoir pris son plaisir et fait une découverte de premier ordre. (La même chose m’est arrivée avec le dernier livre de Violette Leduc [Ravages].) » (17 juillet.)

*


« Lecture. Je n’ai de vrai plaisir que dans la lecture et relecture de Montaigne. Mon livre des Essais s’était égaré sous les mille et mille paperasses, Francine [Weisweiller] m’en a trouvé à Nice un autre de La Pléiade. Et je passe de Peter Cheyney à Montaigne sans le moindre heurt. Je me suis souvent expliqué là-dessus. Il faut qu’un livre m’importe ou me divertisse. Entre les deux la lecture m’assomme. Et, en outre, l’espèce d’argot très vif dont usent les personnages de Cheyney n’est pas si loin du prodigieux argot de Montaigne. » (16 août.)

*


« Mac’Avoy pour qui je pose me parle de ses modèles.
Je lui dis : « Gide suçait ses mots comme d’épouvantables sucres d’orge. Gide et Ghéon halaient les mots. Ils tiraient comme des seaux très lourds le mensonge de son puits. Somerset [Maugham, romancier et dramaturge anglais, voisin de Cocteau au Cap Ferrat] tire des effets de ce qu’il bégaye et n’arrive pas à sortir le mot. Ce mot prend une certaine importance d’avoir été attendu. Mauriac et sa gorge malade. (Il en use à merveille à la radio et dans le disque.). On est handicapé par une voix normale. (Colette et ses roulements d’r.) Etc. » (5 septembre 1955.)

*


[Réception à l’Académie française, 20 octobre.]
« Même si on est dur à cuire ou dur de cuir, il est impossible d’être insensible au double roulement de tambour entre lequel on passe escorté d’uniformes et suivi par le regard des bustes. Impossible de pénétrer sans un coup au cœur dans cette petite rotonde dont nous rêvâmes dans notre jeunesse et comme enduite d’une patine de gloire. […]
Pourquoi faire le malin ? Suis-je ridicule ? Je m’en balance. J’avoue avoir éprouvé toutes les émotions que je craignais de ne pas ressentir. » (20 octobre.)

*


« Pour un poète l’exégèse est la seule chance de survie. Plus ses poèmes seront obscurs plus ils tenteront l’exégète et plus on les interprétera et ressuscitera. Rimbaud et Mallarmé doivent les innombrables ouvrages qu’on leur consacre, l’un au soi-disant mystère de son attitude, l’autre au soi-disant mystère de ses poèmes. La clef ne s’arrête jamais de tourner dans la serrure, car qui ouvre grande la porte se la verra claquer au nez par un autre qui pensera l’ouvrir mieux. » (30 décembre.)