Livres | Fiction

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L’album des « Eugènes de la guerre », annexé au Potomak en 1919, supprimé dans l’édition de 1924, naît d’une série de dessins de presse publiée dans  Le Mot de mars à juillet 1915 sous le titre « Atrocités ».

La guerre conduit Cocteau au printemps 1915 à donner de ses Eugènes une version patriotique. Elle se développe d’abord dans Le Mot, un périodique illustré qu’il lance avec le dessinateur Paul Iribe le 28 novembre 1914. Sous le pseudonyme de Jim, le poète publie dans les numéros 14 à 20, de mars à juillet, une série de planches satiriques intitulées « Atrocités ». Il s’en explique dans un article du numéro 17 (1er mai 1915) en partie repris dans le « Prospectus » du Potomak :
« […] mes bonshommes […] ne sont pas des “Allemands” à proprement parler, mais bien une sorte de graphique où, selon moi, s’inscrivent des états d’esprit de férocité, de lubricité, d’entente et de mysticisme.
La formule en précède la guerre. J’avais réuni en 1913 un livre et un album où ces personnages nommés Eugènes me fascinaient, m’obligeaient obstinément, silencieusement, à m’occuper d’eux, à les reconnaître pour des microbes de l’âme.
Des coïncidences et l’ensemble avec lequel des amis, au courant de mon travail, me dirent et m’écrivirent qu’il leur était impossible de ne pas assimiler les Eugènes à la hideuse croisade allemande, m’incitèrent à reprendre le type et à en restreindre l’écho. »

Pour Le Potomak, Cocteau opère une sélection, retouche certains dessins, en ajoute une quinzaine, publie le tout en appendice, avec quelques mots de présentation, notamment ces lignes : « Cette annexe vise la faiblesse d’une nation vorace, pastichant chèvre et chou, croyant obtenir ainsi une parfaite mesure et ne réussissant qu’à mettre au monde un monstre bâtard, très ridicule et très dangereux. » Agents cruels d’une mue nécessaire quoique ratée dans L’Album des Eugènes de 1913, ces « bonshommes » sont devenus les vecteurs d’une horrible maladie de l’âme dans la série de 1915. Mais en 1919 la guerre est derrière, et, si le ton reste à la charge, les préoccupations personnelles du début sont repassées devant. Plutôt que d’être mis à la suite du premier album de dessins, « Les Eugènes de la guerre » ne figure donc qu’en annexe, avant de disparaître complètement à l’occasion de la deuxième édition du Potomak en 1924.
Entre-temps, l’année précédente, Thomas l’imposteur a proposé sur la guerre un regard bien différent de ces dessins de presse, qu’annonçait déjà une remarque du « Prospectus » sur l’étroit mélange, dans cette guerre, du douloureux et du drôle.