Livres | Fiction

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Couverture de l’édition de 1926, illustrée de 22 dessins, et dessin « aide-mémoire » de l’édition de 1957. Le roman est lui-même dessiné : « Tout est écrit. Il faut maintenant dessiner chaque page. La reprendre jusqu’à ce qu’elle soit ressemblante comme je fais pour mes portraits ou mes caricatures » (lettre de Jean Cocteau à sa mère, 19 juillet 1922).

Ce petit roman est composé comme un album de dessins. C’est ce que nous invite à penser une lettre de Cocteau à sa mère le 19 juillet 1922 : « Tout est écrit. Il faut maintenant dessiner chaque page. La reprendre jusqu’à ce qu’elle soit ressemblante comme je fais pour mes portraits ou mes caricatures. » En réalité, à cette date rien n’est vraiment écrit : Cocteau a juste commencé, il a surtout le plan en tête (sauf l’épilogue, trouvé en octobre seulement). Et, comme l’album graphique qu’il compose en même temps (Dessins, publié en 1923), le roman se présente dans son esprit comme une suite de planches à composer l’une après l’autre. Dans ses entretiens à la radio avec André Fraigneau en 1951, Cocteau dira qu’il a composé Le Grand Écart « par petits blocs ».

On tient là une caractéristique importante de ce que représente pour lui un roman en 1923 : c’est un art de l’espace, où l’on compose des scènes, sans avoir trop à se soucier de les cimenter entre elles. Ce qui prime c’est la « scène à faire ». Au contraire, la nouvelle (ou « l’histoire ») est un art du mouvement. Dans Thomas l’imposteur, commencé en octobre 1922 dans la foulée du Grand Écart, publié six mois après, il s’agit d’aller de l’avant : « Ce n’est pas un roman, c’est une histoire. Il s’agit pour ce genre de partir sans hésitation, et de garder le même pas d’un bout à l’autre » (Jean Cocteau, interview dans Les Nouvelles littéraires du 24 mars 1923).

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Si les scènes sont plus importantes que le mouvement d’ensemble, le roman a une architecture. Dans son article « Autour de Thomas l’imposteur » (Les Nouvelles littéraires du 27 octobre 1923), Cocteau la compare à une courbe de montagnes russes : « Le Grand Écart présente aux spécialistes une carcasse de montagnes russes. Le lecteur part de haut, tombe assez bas dans une intrigue médiocre, monte vite de sa propre impulsion et parcourt (épilogue) quelque distance en terrain plat. Le choc des tampons l’arrête au bout. »
Le point le plus bas désigne le centre du roman, soit les chapitres 5 et 6 : le « voyage de noces » de Jacques et Germaine à la campagne, après une scène burlesque au skating où Osiris, aveuglé par l’amour-propre, se persuade que Jacques ne peut pas être ce rival dont lui parlent des lettres anonymes. Avant, on descend : les débuts de Jacques dans la vie parisienne (chapitre 2) ; la naissance de l’idylle avec Germaine (chapitres 3 et 4). Après, on remonte : la dégradation de l’idylle, Jacques remplacé par Stopwell (chapitres 7 et 8) ; la tentative de suicide.
L’image du grand écart affichée dans le titre du roman désigne aussi ce moment central qu’est le voyage avec Germaine, mais d’une façon plus suggestive, puisque dans la figure du french cancan, la pointe du V se trouve être le sexe féminin.